Drame de la Varenne en 1944

La Varenne. le 10 juin 1944
(témoignage de Francine MIGAT née en 1914)
 

Rien en ce dix juin 1944, quand le jour se leva, ne laissait prévoir que nous allions vivre un drame. C'était un samedi, le 2ième du mois, jour de foire à Digoin, encore très importante à ce moment.

Vers 10 heures du matin, je descendais au ruisseau rincer la lessive. Passant au bout du chemin qui conduisait au moulin de La Varenne, je vois Monsieur Miniot dans la cour et, abandonnant ma charge, j' allais faire une courte visite. Au bout de quelques moments nous vîmes un groupe d'hommes en civil sur la voie ferrée. Une seule pensée nous vint : c'étaient des maquisards. Deux de ces hommes vinrent nous rejoindre, nous faisant part de leur intention de faire sauter la voie ferrée, de façon qu'une machine déraille pour retarder le passage des trains de charbon, les seuls qui circulaient depuis un certain nombre de jours.
Je leur posais la question : « Est-ce que je risque quelque chose au ruisseau où j'allais rincer mon linge ? » « Oh non, me dirent-ils, seulement fiche une locomotive en l'air, rien de grave ».
Je ne sais pas ce qui me guida, mais je remontais à la maison où je savais mes deux enfants. Je pensais qu'ils auraient peur quoique étant avec leur père et leur grand-mère. Bien m'en a pris. Quand j'arrivais à la maison, j'y trouvais quelques uns des maquisards dont deux nous étaient connus. A la cuisine étaient déposés les armes, du plastic et un F.M.. Ils expliquaient à mon mari ce qu'ils étaient chargés de faire : un train roulait, venant de Digoin et se dirigeant sur St Agnan. L'engin explosif n'était pas encore prêt.
Quelle ne fut pas notre surprise à tous de voir passer un train de troupe complet, se dirigeant sur Moulins. Je ne sais lequel parla de tirer sur le train avec le F.M.. J'eus alors le réflexe de rentrer à la cuisine et de fermer la porte, pensant à ce qui pourrait arriver si la menace était mise à exécution. Ce fut un véritable branle-bas de combat lorsque le train fut passé.
Les explosifs furent placés sur la voie, juste en face de notre maison située à 40 mètres environ du chemin de fer. Pendant que les uns posaient les détonateurs, les autres prirent position entre la route du Sarroux et le chemin des Guerreaux. Je me demande encore aujourd'hui si réellement ces trains de troupes n'avaient pas été annoncés au chef du maquis. Toujours est-il qu'un second train survint. C'est alors que s'enchaînèrent les événements qui suivent.
M. Auclair qui commandait la brigade de poseurs, effectuant sa ronde habituelle du samedi, vit ce qu'il se préparait et déploya son drapeau rouge pour signaler une anomalie sur la voie. Le mécanicien du second train voyant ce geste, ralentit au maximum et stoppa sa machine à quelques mètres (au plus à quatre mètres) de l'engin qui explosa. Dans les secondes qui suivirent, des rafales d'armes automatiques claquèrent.
Des maquisards avaient ouvert le feu sur les troupes qui accompagnaient le train (des troupes aéroportées qui se rendaient sur le front de Normandie). Ce train avait déjà été attaqué à La Gravoine. II y avait, parait-il, des blessés. La riposte fut violente. Les Allemands se répandirent dans la campagne en tirant sans arrêt. Les balles claquaient sur les murs. Puis les soldats envahirent les maisons. Mon mari fut prié de s'asseoir sur une chaise pendant que la maison était fouillée, les armoires et les placards ouverts. Un signe me fut fait m'indiquant que je devais aller à la cave pour ouvrir la porte et passer la première. Je dus même ouvrir le pétrin qui se trouvait à la cave. Je le fis sans songer que quelqu'un pouvait y avoir trouvé refuge. Les coups de feu claquaient toujours. Nous sûmes par la suite que pour protéger leur retraite, les gars tiraient des rafales quand ils étaient serrés de trop près. Tous les hommes trouvés dans les maisons furent rassemblés sur la route nationale. Je vis descendre plusieurs de nos voisins escortés de soldats les obligeant à maintenir les bras en l'air. Alors que nous pensions, nous autres femmes, que ces coups de feu que nous entendions étaient destinés aux hommes rassemblés, les hommes pensaient qu'ils étaient destinés aux femmes. Pendant ce temps, un drame se jouait : plusieurs hommes furent sortis des rangs. L'un d'eux, Jacques Paillard (le petit Paillard), un combattant de la guerre 14-18 fut reconduit chez lui, des tracts anglais y avaient été trouvés. Madame Miniot, les voyant passer alors que des soldats le frappaient à coups de crosse, saisit le téléphone et appela la gendarmerie de Digoin .Elle expliqua brièvement ce qui se passait et dit :
« Venez ! Ils vont tuer tous les hommes ». Le fils de Madame Miniot, caché dans la chambre à farine, échappa de peu à la mort. Une balle passa à quelques centimètres de sa tête. Avant de venir, les gendarmes de Digoin avertirent la Feldgendarmerie de Paray le Monial. C'est bien ce qui évita la catastrophe. Malheureusement, quelques voisins furent massacrés.
Marcel Charrier fut reconnu comme ayant été vu sur la voie, Albert Denis caché dans une pièce de la maison, M. Brun habitant les Guerreaux et qui était rentré chez une personne de connaissance fut tué derrière la maison de ces gens là. Jean Nesle s'était caché avec ses parents dans une cave à l'arrivée des Allemands. Ses parents sortirent le laissant. Il y fut pris.
Et Paillard dont j'ai déjà parlé fut tué dans la cours de Mademoiselle Denis Chevalier. Albert Denis fut abattu par-derrière alors qu'il marchait devant les soldats. Quant aux deux autres, on les obligea à s'agenouiller et à creuser la terre avec les mains. Tous deux furent tués d'une balle dans la tempe.
L'arbre sous lequel eut lieu ce massacre fut abattu. Mon mari m'a toujours dit qu'un arbre, un tilleul situé dans une cour en face du lieu où les hommes étaient rassemblés avait été regardé et des cordes apportées, mais les branches étaient très basses.
Pendant ce temps, d'autres soldats mettaient le feu à certaines maisons. Je les ai vu opérer, quoique l'un d'entre eux nous ait dit de nous mettre à l'abri. Des tubes étaient lancés et immédiatement les flammes jaillissaient.
Dans la maison, en face, il fut interdit aux femmes de sortir ~ des vêtements d'hommes étant pendus, on demandait le « Monsieur », mais celui-ci était à la foire. Elles furent libérées par l'arrivée des gendarmes.
Mais nous avions quitté notre maison, l'ordre nous en ayant été donné après que l'on eut compté les enfants : les deux nôtres et trois d'une jeune voisine qui était venue nous rejoindre. 
Une pièce d'artillerie fut mise en batterie (elle était sur le train) et un obus fut tiré dans les murs, creusant une forte brèche. Le feu fut mis à 5 maisons.
Pendant ce temps, les gendarmes de Digoin et la Feldgendarmerie arrivaient sur les lieux. Leur premier travail fut d'arrêter les véhicules et de faire partir tous les hommes arrêtés à Paray le Monial. Puis, ils rassemblèrent les soldats et firent refouler le train en gare de Digoin avec les produits pillés dans les maisons : linge, bicyclettes, ravitaillement etc... Des veaux, des porcs furent ainsi emmenés. Le train quitta Digoin dans l'après-midi.
Après avoir quitté la maison, nous trouvions refuge au domaine des Cornons chez Monsieur Lamborot. Je redescendis après le départ du train pour voir brûler ce qui restait des bàtiments et juste à temps pour sauver un porc qui avait été épargné.
Puis des nouvelles arrivèrent. Les hommes rentraient de Paray le Monial, à pied bien entendu. De nombreuses interventions étant intervenues en leur faveur. Celle du maire de la commune, du directeur des Faïenceries de Digoin, de la nouvelle Usine, du maire de Digoin et de Monsieur Duchassin, emmené avec les autres et connu de la Feldgendarmerie, puisqu'il tenait un café à la Varenne.
Combien d'hommes avaient été emmenés ? Je ne sais pas, mais des gens très àgés firent le chemin à pied ; personne ne sentait la fatigue. Mais cinq de nos voisins nous avaient quittés tragiquement, et peut-être aurions-nous eu un Oradour sans toutes ces interventions qui nous furent toutes profitables.